Nous continuons notre panorama des « dance crazes » des années 1960 après le stroll, le hully gully, le madison, le pony et le fly, voici quelques danses supplémentaires moins connues.
6. Le mashed potato (1962)

Si le twist sollicitait le bassin, le mashed potato (« la purée de pommes de terre » ou, plus proche des mouvements de la danse, « les pommes de terre écrasées ») concentre les mouvements au niveau des pieds et des chevilles. Dès 1959, le parrain de la soul, James Brown, popularise ce pas sur scène et l’enregistre en 1960 sous un pseudonyme ((Do the) Mashed Potatoes par Nat Kendrick & The Swans) pour contourner son contrat d’exclusivité. En février 1962, la jeune chanteuse de Philadelphie Dee Dee Sharp en fait un tube planétaire avec Mashed Potato Time. Les mouvements du mashed potato se placent commes descendants directs du charleston des années 1920 et du Apple Jack et du Suzy Q des danses swing des années 1930. En appui sur la plante d’un pied, on pivote le talon vers l’intérieur puis vers l’extérieur (swivel) tout en levant l’autre pied sur le côté, avant d’alterner d’un pied sur l’autre. Le mouvement donne l’impression d’écraser des pommes de terre sous ses talons tout en semblant glisser en apesanteur au-dessus du parquet. Au niveau des musiques, on avait, en plus des titres que j’ai cités plus haut, Do You Love Me par The Contours (1962, pépite Motown où le chanteur crie : « I can Mash-Potato! I can do the Twist! »), et en France Johnny Hallyday qui chantait C’est le Mashed Potatoes fin 1962 (vous aurez remarqué que les « potato » passe au pluriel pour le public français) ou encore Claude François.
7. Le loco-motion et le watusi (1962)
L’année 1962 est un feu d’artifice ininterrompu où se croisent deux autres danses majeures : le loco-motion (ou locomotion) et le watusi. Le Loco-Motion (été 1962) est en premier lieu une chanson des auteurs-compositeurs Gerry Goffin et Carole King qui confient la maquette de leur chanson à leur jeune baby-sitter de 19 ans, Eva Boyd, qui prend « Little Eva » pour nom d’artiste. Le titre The Loco-Motion atteint la 1ère place des ventes. La danse se pratique seul ou en chenille (type conga line) : les coudes pliés le long des côtes, les avant-bras effectuent un mouvement circulaire de bielles de locomotive (chug-chug) pendant que le bassin avance et recule sur des pas glissés et sautés (« Jump back! »).

D’un autre côté, le watusi / wah-watusi (1961-1962) fut Lancé par The Vibrations avec leur titre The Watusi en 1961 puis The Orlons avec leur Wah-Watusi en 1962. Tandis que les pieds marquent un léger rebond sur place avec hochement de tête, les bras tendus ou demi-fléchis dessinent de grands cercles alternés vers l’avant, avec une posture très altière. En 1966, la série télévisée Batman avec Adam West (un peu kitsch à regarder ne nos jours…) en dérivera une variante parodique devenue culte : le batusi (en formant un masque avec les doigts devant les yeux). C’est un mouvement que l’on retrouvera des années plus tard dans la fameuse scène de danse entre Uma Thurman et John Travolta dans le film « Pulp Fiction » et qui fera que ce mouvement sera souvent associé au twist sans être souvent dansé à l’époque d’après les témoignages que j’ai entendus.
8. Le hitchhike et le monkey (1962-1963)
À partir de 1963, le centre de gravité musical se déplace de Philadelphie vers Detroit (Motown) et Chicago. Les rythmes deviennent plus syncopés, plus « soul ». Le hitchhike (la danse de l’auto-stoppeur, fin 1962-début 1963) a été popularisé par Marvin Gaye avec son premier grand succès dansant Hitch Hike en décembre 1962. Le danseur effectue trois pas glissés ou swivels latéraux vers la droite, puis tend le bras droit avec le pouce levé comme pour faire du stop sur le 4e temps, avant de repartir à gauche. Un peu plus tard, on a vu apparaître le monkey, lancé à Chicago par Major Lance sur une chanson écrite par Curtis Mayfield (The Monkey Time, été 1963). Genoux fléchis, buste légèrement penché en avant, le danseur plie et déplie les jambes sur un rythme binaire très funky pendant que ses mains grimpent et descendent le long d’une corde verticale imaginaire. On voit aussi certains mettre les mains successivement sur les yeux, sur la bouche et sur les oreilles pour rappeler la célèbre image des 3 singes.
9. Le swim, le jerk, le frug et le boogaloo (1964-1967)
Au milieu de la décennie, alors que la british invasion (Beatles, Rolling Stones) déferle sur le monde, les pistes américaines continuent d’inventer des gestuelles fascinantes comme le swim en 1964, né à San Francisco avec Bobby Freeman (C’mon and Swim, 1964, produit par un jeune prodige de 21 ans nommé Sylvester Stewart, le futur Sly Stone !). Sur un rythme soul irrésistible, les danseurs miment avec style le crawl, la brasse, le papillon, et terminent la phrase musicale en se pinçant le nez d’une main pendant que l’autre bras monte vers le plafond en fléchissant les genoux comme s’ils coulaient sous l’eau. Ensuite citons le jerk (1964-1966), porté par The Larks (The Jerk, 1964) et The Capitols (Cool Jerk, 1966). Pour le danseur, c’est une révolution : fini le mouvement rotatif continu du twist, le jerk introduit une contraction-relâchement sèche (pop) du buste et des épaules d’avant en arrière sur le contretemps. C’est l’ancêtre direct du locking et du popping qui naîtront sur la Côte Ouest dix ans plus tard dans le contexte de la culture hip-hop. Il y a eu également le frug (1964-1966), évolution sophistiquée du chicken (une autre de ces multiples danses), où les hanches marquent des arrêts nets tandis que la tête et les poignets s’isolent avec un flegme particulier. Le génial chorégraphe Bob Fosse en fera un chef-d’œuvre absolu du cinéma dans la séquence du Rich Man’s Frug du film « Sweet Charity » (tourné en 1969) dont je vous ai déjà parlé dans un autre article. Enfin, citons le boogaloo (1965-1967), dansé sur le titre Boo-Ga-Loo de Tom & Jerrio en 1965 et la vague du latin boogaloo new-yorkais (dansé sur I Like It Like That de Pete Rodriguez en 1967), le bassin retrouve une ondulation circulaire fluide et chaloupée qui ouvre tout droit la porte aux années 1970, à l’émission Soul Train et au disco (voir l’article de ce bog qui y est consacré).
10. The lurch (1965)
Et puis, en bonus, je ne résiste pas, puisque j’écris cet article dans la période d’Halloween, à vous parler d’une danse moins connue mais de circonstance : le lurch. En 1965, en pleine diffusion de la série culte La Famille Addams (The Addams Family), l’acteur géant Ted Cassidy (2 mètres 06 !), qui incarne le majordome impassible Lurch (baptisé Max dans la version française), enregistre chez Capitol Records le 45 tours The Lurch (écrit par Gary S. Paxton). Invité en costume de majordome gothique sur les plateaux des émissions musicales phares Shindig! et Shivaree, il y enseigne les pas de la danse associée à la chanson, à mi-chemin entre le Jerk et la démarche d’automate : le visage totalement figé et sépulcral, le danseur marque un lourd balancement mécanique d’un pied sur l’autre, les épaules saccadées et les pouces accrochés aux revers de sa veste (ou les bras pliés à angle droit tirant sur une corde de cloche imaginaire), le tout ponctué de son célèbre grognement caverneux (« You rang? »). C’est une petite danse sur un mur, facile à apprendre où tout le secret réside dans l’attitude un peu « zombie » et désarticulée des danseurs. Voici un vidéo colorisée où l’on voit cette danse :
Et en France ?
Comment la France du début des années 1960, celle du général de Gaulle, des bals musettes du samedi soir, de l’accordéon d’Yvette Horner et des caves de Saint-Germain-des-Prés où l’on dansait encore le be-bop en couple, a aussi accueilli ce raz-de-marée venu d’outre-Atlantique dans une certaine mesure.
Pour les parents français de 1961, habitués à la tenue impeccable du tango, du paso doble ou de la valse, voir leurs enfants se trémousser seuls face à face dans le salon familial au son du tourne-disque Teppaz provoque un mélange de stupeur, d’incompréhension et d’amusement. Après les premiers concerts électriques du Palais des sports de Paris en 1961, la presse française conservatrice s’alarme de ces « contorsions épileptiques » et de cette jeunesse atteinte de « danse de Saint-Guy ». Pourtant, pour la génération du Baby-Boom (ceux que le sociologue Edgar Morin baptise les « Yé-yé » dans un célèbre article du journal Le Monde en juillet 1963), ces danses sont un formidable espace d’émancipation : plus besoin d’attendre l’invitation formelle du cavalier au bal, garçons et filles dansent sur un pied d’égalité, en groupe, dans les fameuses surprise-parties (aussi appelées « boums ») comme le chantait Sheila.

Si le twist, le madison et le mashed potatoes se répandent en quelques semaines du cœur de Paris jusqu’aux salles des fêtes des plus petits villages de France, c’est grâce à une émission de télévision révolutionnaire créée par Albert Raisner en mai 1961 sur l’unique chaîne de la RTF : Âge tendre et tête de bois (rebaptisée Tête de bois et tendres années en 1965). Ancien joueur d’harmonica qui a voyagé aux États-Unis et observé American Bandstand, Albert Raisner comprend que les émissions de variétés traditionnelles, où le public, en costume-cravate, reste sagement assis dans des fauteuils de théâtre, ne correspondent plus du tout à l’énergie du rock et du twist. Au Moulin de la Galette à Paris, il supprime les sièges : les jeunes entourent les chanteurs à quelques centimètres, debout, et dansent pendant toute l’émission ! Lorsque les caméras de la RTF cadrent en gros plan les chaussures bicolores, les chaussettes blanches et les jupes plissées qui pivotent sur le mashed potatoes (à la française) ou le hully gully, des millions d’adolescents français reproduisent instantanément les pas devant le poste familial en noir et blanc.
Parmi toutes les idoles qui passent dans Âge tendre et tête de bois, un jeune artiste arrivé d’Égypte via Monaco va jouer un rôle capital dans la diffusion technique de ces danses en France : Claude François. Contrairement à beaucoup de chanteurs yé-yé qui se contentaient de battre la mesure, Claude François est d’abord un musicien (percussionniste/batteur) et un danseur de cabaret aguerri, rôdé aux rythmes américains dans les grands orchestres de la Côte d’Azur (au Sporting de Monte-Carlo et au Papagayo de Saint-Tropez, où Brigitte Bardot elle-même venait danser le twist et le madison). Dès l’explosion de « Belles ! Belles ! Belles ! » fin 1962, Claude François se fait l’ambassadeur numéro un des dance crazes américaines en France. Il adapte « Mashed Potato Time » de Dee Dee Sharp sous le titre « Mashed Potatoes Time » et démontre lui-même à la télévision le pivotement précis des talons. En 1963, il adapte « Hitch Hike » de Marvin Gaye qui devient l’immense tube « Marche tout droit » : sur le plateau d’Âge tendre et tête de bois, entouré de jeunes fans, il enseigne face caméra les trois pas chassés suivis du fameux coup de pouce de l’auto-stoppeur ! À l’époque, les pochettes cartonnées des 45 tours EP (4 titres) de Claude François, de Sheila ou de Billy Bridge imprimaient même au verso des schémas de semelles numérotées (Pied Gauche 1, Pied Droit 2…) pour permettre aux acheteurs d’apprendre le madison ou le hully gully dans leur salon. C’est cette passion viscérale pour la danse visuelle qui poussera Claude François, dès 1966, à s’entourer de ses célèbres Clodettes, faisant définitivement entrer le show chorégraphié à l’américaine dans la culture populaire française.
Et je finis ce long article en citant cinq films à revoir où certaines de ces dance crazes sont présentes (ce seuls deux d’entre eux font une belle part à la danse, je vous laisse deviner lesquels !) :
- Pulp Fiction (Quentin Tarantino, 1994)
Tout le monde appelle cette scène « le concours de Twist » au restaurant rétro Jack Rabbit Slim’s sur You Never Can Tell de Chuck Berry (1964). Mais si on la regarde avec attention, on voit que John Travolta (Vincent Vega) et Uma Thurman (Mia Wallace) n’y dansent pas seulement le twist : ils enchaînent successivement le batusi / watusi (les deux doigts passés horizontalement devant les yeux), le swim (lorsqu’Uma Thurman se pince le nez d’une main en plongeant vers le sol), le hitchhike (les pouces d’auto-stoppeur pointés par-dessus les épaules) et le frug ! - Hairspray (John Waters, 1988)
L’histoire se déroule à Baltimore en 1962 autour du Corny Collins Show (calqué sur le vrai Buddy Deane Show). C’est sans doute le film le plus fidèle historiquement sur l’émergence des dance crazes et leur rôle dans l’intégration raciale aux États-Unis. On y voit le madison originel en ligne lors d’une longue séquence complète ainsi que le mashed potato, le bird, le pony, le strut et même le roach.
- Bande à part (Jean-Luc Godard, 1964)
Dans un café de banlieue parisienne, Anna Karina, Claude Brasseur et Sami Frey se lèvent soudain et exécutent pendant plusieurs minutes un madison impeccablement synchronisé, avec les claques dans les mains et les retournements, tandis que la voix off de Godard décrit les pensées intimes des trois personnages. Une scène de la Nouvelle Vague qui a d’ailleurs directement inspiré Quentin Tarantino. Je vous donne tous les détails sur ce « madison » dans la vidéo que j’ai faite sur le sujet. - Dirty Dancing (Emile Ardolino, 1987)
Situé durant l’été 1963 dans la pension Kellerman, le film montre précisément la cohabitation entre les danses de salon codifiées (mambo, cha-cha, merengue) et l’explosion des danses rhythm and blues chez les saisonniers sur Do You Love Me des Contours, où l’on aperçoit des variantes de mashed potato, de twist et de stroll. - Le Gendarme de Saint-Tropez (Jean Girault, 1964)
On n’oublie pas l’un des rares films français avec cette scène où Geneviève Grad chante Douliou-douliou Saint-Tropez devant une jeunesse dorée qui danse le hully gully et le twist, bientôt imitée par un maréchal des logis-chef Cruchot (Louis de Funès) déchaîné sur le port.
Conclusion
Quand on observe une piste de danse aujourd’hui, dès que retentissent les premières notes de Last Night avec son « babaoup babaoup » pour un madison ou les accords de Let’s Twist Again, la magie opère à la seconde près : la piste de remplit et les générations se mélangent instantanément. Même lorsque nous retournons avec bonheur dans les bras de notre partenaire pour danser un rock, un lindy hop, un West Coast swing ou une salsa, nos jeux de jambes (swivels, boogie walks, isolations d’épaules et de hanches) portent encore en eux l’empreinte joyeuse et insolente du twist, du madison et du mashed potatoes qui restent des danses intemporelles.




