Lorsqu’on pratique et qu’on enseigne tout un ensemble de danses en solo ou en couple depuis des années comme moi, il y a une période de l’histoire des danses qui passionne toujours autant : les années 1960. Je n’étais pas né à l’époque, mais j’ai parcouru de nombreuses archives qui montrent une époque où les mouvements de danse libéraient petit à petit au fil des créations plus ou moins loufoques.
Depuis la Renaissance jusqu’aux années 1950 grâce à la valse, au tango, au foxtrot ou encore le lindy hop, les salles de danse étaient animées par des danses à deux où les partenaires étaient en contact plus ou moins longtemps et plus ou moins proche selon le style de danse. Et puis, en l’espace de quelques mois entre 1958 et 1962, tout vole en éclats. Les mains se lâchent. Les partenaires se font face à un mètre de distance, ou s’alignent en rangs serrés face au jukebox. C’est l’âge d’or des « Dance Crazes » (que l’on pourrait plus ou moins traduire sobrement par « danses à la mode », sans pour autant qu’il y ait d’équivalent français satisfaisant), une manière de danser à l’unisson qui cohabite avec le fait de danser librement chacun pour soi.
Pourtant, cette libération du partenaire ne surgit pas de nulle part : ses prémices germaient déjà dès la fin des années 1920 sur les parquets de Harlem avec le mythique shim sham dont j’ai déjà eu l’occasion de vous parler. Imaginée à l’origine en 1926 par les danseurs de claquettes Leonard Reed et Willie Bryant comme final collectif pour les spectacles de cabaret, puis adoptée dans les années 1930 par Frankie Manning et les danseurs de swing, cette chorégraphie en ligne posait déjà toutes les fondations des futures danses des années 1960 (et aussi plus tard des danses en ligne country ou non). Le principe de la danse en ligne de manière synchronisée sera aussi la base plus tard du madison et du hully gully, jusqu’aux pas du charleston qui nourriront directement le twist et le mashed potato comme nous allons le voir dans ce qui suit.
1. Le stroll (1957–1958)

Avant que les corps ne se désarticulent sur des tempos effrénés, la révolution commence tout en lenteur et en élégance à la fin de l’année 1957 avec le stroll (« la promenade »).
Le stroll puise ses racines dans les danses vernaculaires afro-américaines du XIXe siècle comme le cakewalk et le Virginia reel. En décembre 1957, sur le plateau de la célèbre émission télévisée américaine American Bandstand animée par Dick Clark à Philadelphie, les caméras filment les adolescents formant deux longues files parallèles : les garçons sont d’un côté et les filles de l’autre, laissant un couloir central au milieu de la piste. Pendant que les deux rangées effectuent sur place un ensemble de pas latéraux croisés et lents (step, cross-behind, step, tap), le couple arrivé au bout de la file s’engage dans l’allée centrale pour « parader » (on appelle cela « strolling down the lane » en VO) avec un groove rhythm & blues tout en retenue, épaules relâchées sur des chansons comme « The Stroll » par The Diamonds (une chanson écrite sur la suggestion de Dick Clark lui-même) et « C.C. Rider » de Chuck Willis, surnommé « The King of the Stroll ».
Dans cette vidéo, vous voyez un extrait d’une émission américaine pour les teenagers où les participants dansent le stroll. Ceux qui ont lu d’autres articles de ce blog auront sûrement fait la relation avec l’émission Soul Train dont j’ai parlé ici il y a quelques semaines.
2. Le hully gully (1959–1961)
Si vous avez déjà dansé en ligne lors d’une soirée dansante (souvent de danse à deux à la base), vous êtes les héritiers directs du hully gully qui fait donc office d’ancêtre direct de nos danses en ligne après le shim sham. Le nom provient d’un vieux jeu enfantin traditionnel des Caraïbes et du Sud des États-Unis (« Hully Gully, how many? », où l’on devait deviner combien de billes ou de noisettes un joueur cachait dans son poing fermé). La danse naît dans les clubs noirs de Miami et de Los Angeles vers 1958–1959 avant d’être codifiée sur disque par le groupe de rhythm and blues californien The Olympics.

C’est l’une des toutes premières danses en ligne « à quatre murs » comme de nombreuses danses en ligne ou danses country. Le pas de base repose sur un déplacement latéral simple (trois pas de côté sur la droite et un touch ou clap sur le 4e temps, puis retour à gauche), ponctué de quarts de tour et surtout de petites variations mimées empruntées aux autres danses du moment. Les titres essentiels servant de base à la danse sont « (Baby) Hully Gully » par The Olympics (1959) et « Hully Gully Baby » par The Dovells (1962). En France, les artistes associés au hully gully sont Claude François, Johnny Hallyday, Sheila, sans oublier l’immortel « Douliou-douliou Saint-Tropez » (1964) chanté par Geneviève Grad ! Si vous voulez tous les détails sur cette danse, je vous propose de revoir ici une vidéo complète en deux parties que j’ai faite sur le sujet.
3. Le madison (1958–1960)

En France, le madison est devenu un incontournable des mariages et des bals populaires au son du remix « Last Night » de Chris Anderson et DJ Robbie « Baba oup, baba oup ! ». Mais ce n’est pas le madison originel dansé aux USA. Ainsi, savez-vous à quoi ressemble madison d’origine, tel qu’il se dansait à Baltimore en 1960 ? Je vous rappelle quelques éléments que vous pourrez retrouver dans la même vidéo abordant le hully gully puisque les deux danses sont liées. Créé en 1957–1958 à Columbus (Ohio) dans la communauté afro-américaine, le madison devient une véritable institution à Baltimore grâce aux adolescents du Buddy Deane Show dès 1959 (en réalité plusieurs villes se disputent la paternité du madison…). Au printemps 1960, deux disques concurrents sortent simultanément et propulsent le madison dans le monde entier. Le pas de base originel sur 6 temps (pas arrière, pointé, pas avant, jeté/pointé croisé devant, retour) possède un rebond très swing, hérité des jazz roots (shim sham, tranky doo, etc.). Mais la grande particularité du madison de 1960, c’est la présence d’un annonceur (« caller » en VO) sur le disque. À son signal (« When I say hit it! »), toute la ligne exécute des figures codifiées et pleines d’humour comme The Double Cross (double croisé rapide des pieds), The Jackie Gleason (glissé théâtral en hommage au comique américain), The Birdland (en hommage au club de jazz mythique de New York), The Basketball / Wilt Chamberlain (où toute la salle mime un dribble suivi d’un tir au panier en suspension !), The « T » Time (arrêt net en formant un T avec les pieds). Les musiques associées sont « The Madison » par Al Brown’s Tune Toppers (mars 1960), « The Madison Time » par Ray Bryant Combo (1960, avec les appels au micro d’Eddie Morrison). En France, nous avions Billy Bridge, sacré en 1962 « Petit Prince du Madison » avec « Le Grand M ». Petite démonstration en vidéo du madison original américain :
4. Le twist (1960–1962)

S’il ne devait rester qu’un seul nom pour résumer la révolution corporelle des années 1960, ce serait évidemment le twist. C’est la première danse de l’histoire moderne où deux partenaires dansent ensemble sans jamais se toucher, tout en se regardant droit dans les yeux et en improvisant. Le mouvement de torsion du bassin (twisting) existait depuis longtemps dans les danses d’Afrique de l’Ouest et dans le blues rural américain du début du XXe siècle. En 1958, le chanteur de rhythm & blues Hank Ballard voit des jeunes danser ainsi en Floride et enregistre « The Twist » en face B d’un 45 tours. Dick Clark flaire le potentiel colossal du morceau et demande au label Cameo-Parkway de le faire réenregistrer par un jeune chanteur de 18 ans au sourire communicatif : Ernest Evans, rebaptisé Chubby Checker (un clin d’œil malicieux à Fats Domino). Le 6 août 1960, sa prestation télévisée déclenche une onde de choc mondiale. Fait unique dans l’histoire du Billboard Hot 100, la chanson devient numéro 1 deux fois, en septembre 1960 (adoptée par les ados) puis à nouveau en janvier 1962 (lorsque les adultes et la jet-set new-yorkaise — de Jackie Kennedy à Greta Garbo — s’emparent du phénomène au Peppermint Lounge) ! Vous connaissez tous la célèbre image (que j’utilise aussi personnellement quand j’enseigne un twist) : « Écrasez une cigarette imaginaire avec la plante des pieds tout en vous essuyant le bas du dos avec une serviette de bain ». Le twist est basé sur une action d’opposition (contre-mouvement) entre le bloc épaules/bras et la rotation aller/retour des hanches sur des genoux fléchis. Certains danseurs jouent sur les niveaux (descendre jusqu’à ras du sol en fléchissant complètement les jambes) ou lèvent une jambe de temps en temps.
De nombreux titres se dansent en twist, en particulier : « The Twist » par Hank Ballard & The Midnighters (1959), « Let’s Twist Again » par Chubby Checker (1961) ou encore « Twist and Shout » par les Isley Brothers – (1962). En France on a eu des interprètes comme Johnny Hallyday (« Viens danser le twist », lancé à l’Olympia en septembre 1961), Les Chaussettes Noires, Les Chats Sauvages (« Twist à Saint-Tropez ») ou encore Richard Anthony.
5. Le pony et le fly (1961)

Fort du triomphe du twist, l’industrie musicale de Philadelphie lance une nouvelle danse presque chaque trimestre à compter de 1961. Cela commence par le pony (début 1961) propulsé par Chubby Checker avec « Pony Time » (numéro aux USA en février 1961, adapté d’un titre de Don Covay). Pour le danseur, c’est un triple pas rebondi syncopé (step-together-step) sur la plante des pieds en soulevant légèrement les genoux et en tenant des rênes imaginaires devant la poitrine, imitant le trot nerveux d’un poney (« pony » en anglais).
Ensuite est lancé le fly (automne 1961), toujours avec Chubby Checker. Sur son 45 tours « The Fly », on entend un rasoir électrique devant le micro pour imiter le bourdonnement d’une mouche… Les pieds glissent latéralement tandis que les bras ou les mains battent souplement comme des ailes, avant que le danseur ne frappe dans ses mains sur le temps fort comme pour attraper l’insecte en plein vol.
Comme cet article commence à être un peu long, je le découpe en deux parties. Rendez-vous dans la seconde partie pour la fin de cette épopée des dance crazes des années 1960, où nous verrons d’autres danses, où je vous parlerai un peu plus de la manière dont cela s’est passé en France à l’époque et où on découvrira quelques films où ces danses apparaissent.
Fin de la partie 1 / 2
[ La partie 2 arrive bientôt ! >>]